15 décembre: la culture généreuse de la revue Noto (+1 surprise)

Vous avez surement déjà croisé le chemin de la revue Noto, ce drôle d’objet éditorial au nom chantant et aux couvertures alléchantes. Gratuite, diffusée hors des sentiers traditionnels des revues – bars restaurants et salon de coiffure l’accueillent à bras ouvert- Noto revisite avec goût et ambition les codes de la revue culturelle. Conversation au long court avec son fondateur, Alexandre Curnier. Une bouffée d’optimisme et un rappel que la culture est aussi un engagement politique.

(PS: rendez-vous à la fin de l’entretien, pour découvrir quelle belle surprise Noto vous fait gagner )

Delphine Lopez: On arrive bientôt à la fin de l’année 2016 et avec elle vient l’inévitable temps du bilan. Si je devais faire une synthèse des temps forts de cette année culturelle, je crois que la découverte de Noto arriverait très haut dans cette liste de moments. Tout d’un coup, on a découvert cet objet, papier qui plus est, sorti de nulle part et qui bouleverse les rapports bien établis à la culture. Alors commençons par là: Noto, qu’est ce que c’est ?

15 décembre: Vue panoramique de la ville de Noto en Sicile. Calendrier de l'Avent Cutlurel, The Wo/andering Mind

Vue panoramique de la ville de Noto en Sicile. Source: go-etna.fr

Alexandre Curnier : Noto, c’est une ville située en Sicile, non loin de l’Etna, qui a été détruite par un tremblement de Terre en 1693. Son histoire remarquable est liée à la volonté de ses habitants de reconstruire leur ville à quelques pas seulement de son emplacement original. Plutôt que de céder à la peur et au découragement, ils ont fait appel aux plus grands architectes et artistes du moment pour reconstruire une ville au milieu du néant. Aujourd’hui cette ville est l’incarnation même du style baroque. J’aimais bien cette idée que portait le mot, que lorsque tout est détruit, il reste la culture et la beauté pour avancer.
Et puis, il y a aussi l’histoire plus proche qui est qu’ entre le moment où j’ai décidé faire la revue et celui où l’on a lancé le premier numéro, il y a eu les attentats à Charlie Hebdo. À ce moment-là, on entendait partout que la culture était une voix contre l’intolérance, pour l’ouverture. J’y ai tout de suite vu une résonance avec l’histoire de la ville de Noto. J’avais trouvé un nom pour la revue qui sonne aussi bien quelque soit l’histoire que l’on a envie de raconter, celle de la ville, celle de la culture aujourd’hui, mais aussi celle qui m’est plus personnelle liée à la genèse de la revue.

Qu’est-ce qui pousse aujourd’hui encore à créer une revue culturelle ?

Je crois que c’est avant tout une foi inébranlable en la culture et la conviction qu’il existe un public, y compris jeune, qui partage lui-aussi cet engagement. Je travaillais comme éditeur chez Flammarion et la restructuration de la maison a conduit à la fermeture de mon département de livres d’art. En l’espace de quelques jours, je me suis retrouvé sans emploi. Alors j’ai commencé à plancher sur ce projet de revue que j’avais en tête depuis toujours en partant d’un constat. Aujourd’hui, l’accès à la culture n’est certes pas forcément évident, mais il est possible. On peut visiter un musée gratuitement, on peut écouter de la musique classique de très haute tenue gratuitement. En revanche, c’est la diffusion de tous ces événements et savoirs qui est problématique. Et pour ce qui est de la presse, le constat n’en va pas autrement. Il existe de très bonnes revues culturelles comme la Nouvelle Revue Française, mais elles ne sortent absolument pas de leur cercle premier de diffusion. Avec Noto, l’ambition fondamentale était de dépasser ces cercles pour toucher un public plus large.

15 décembre: double page réalisée par Christophe Honoré pour le numéro 4 de la revue Noo. Calendrier de l'Avent 2016 The Wo/andering Mind

L’une des doubles pages réalisées par le metteur en scène Christophe Honoré dans le n°4 de la saison 2016 de Noto « Dérèglement de tous les sens »

Jecomprends l’ambition au fond de la démarche, mais est ce que la volonté de toucher le grand public n’entraîne-t-elle pas forcément la revue dans la voie de la vulgarisation ?

En fait, pour décider du contenu qu’on allait mettre dans Noto, on est parti de ce que nous, membres de la génération des 25-35 ans, on aurait aimé y trouver. Très vite, on est arrivé à l’idée de la revue comme un espace de transmission des savoirs, une revue culturelle au sens large, pas seulement artistique. On s’est donc adressé à des historiens, des philosophes ou encore des conservateurs de musée; tous ces gens qui possèdent une forme de savoir à travers leur métier et que, finalement, on entend très rarement en dehors de leur cercle.
Ensuite, mon but, en tant qu’éditeur, a été d’éditer l’ensemble pour que les formulations et les textes soient lisibles, les idées accessibles. Mais il n’a jamais été question de faire de la pédagogie ou de la vulgarisation. Là où le pari était un peu fou, c’était de considérer que des lecteurs, qui ne sont pas forcément issus de milieux où l’on côtoie des revues, allaient accepter de faire un effort pour lire des textes ambitieux. On a choisi d’être exigeant avec le lecteur et on s’est rendu compte qu’en fait, le lecteur lui-même est exigeant.

J’imagine que la gratuité de la revue est un élément fondamental dans son objectif de diffusion large ?

La gratuité de Noto est un modèle qui s’est imposé à nous très tôt. Bien sûr, au départ, on a étudié la possibilité de faire une revue payante. Le distributeur nous prenait 60% des revenus, ce qui nous imposait alors de vendre la revue autour de 13-15€ pour garder un équilibre financier. On a vu tout de suite que ce prix – qui est très élevé- allait complètement à l’encontre de l’idée de base. Mais on ne croit pas non plus à la gratuité pour la gratuité. Avec Noto, on défend aussi l’idée d’une démarche du lecteur qui va chercher la revue là où elle est diffusée, un peu hors des sentiers battus. Une vraie démarche d’ouverture.

Ce qui est intéressant avec le cas Noto, c’est qu’on dirait que vous prenez à rebours une grande partie des habitudes et façons de faire de la presse contemporaine. Vous vous ouvrez au grand public alors que la tendance est à la spécialisation des contenus – quid du magazine de photographie, de celui de la danse- vous vous lancez gratuitement- qu’est ce qui est gratuit aujourd’hui ?- et en plus vous choisissez le papier !

Oui, vu sous cet angle… On aurait pu faire une revue numérique mais il ne faut pas oublier qu’il y a aussi quelque chose de très financier qui est de savoir comment gagner de l’argent pour continuer les parutions. Aujourd’hui pour des structures comme la nôtre, il n’y a que le papier qui permette véritablement à des annonceurs de communiquer.
Autrement, Noto est aussi disponible en ligne sur les kiosques numériques avec des chiffres très intéressants de téléchargements. L’avantage de ce format numérique, c’est qu’il nous permet de toucher un lectorat francophone au-delà de la France. Je pense par exemple à cette lectrice qui vit au Mexique et qui apprend le français. Elle poste souvent des photos de lieux où elle se promène, Noto à la main.

D’ailleurs, c’est peut-être surprenant pour une revue papier mais une grande partie des lecteurs de Noto vient des réseaux sociaux.

C’est vrai que lorsque l’on a sorti le premier numéro, il y a tout de suite eu un petit effet qu’on ne s’explique pas trop à vrai dire. Sur Twitter, sur Facebook, la revue a tout de suite été relayée ; en particulier au sein d’une jeune génération de lecteurs, les 25-35ans qui étaient vraiment au cœur de notre démarche.
C’est intéressant tout ça car on pourrait être tenté d’opposer ces composantes : une génération jeune, très présente sur les réseaux sociaux, temple de l’information accessible partout, tout le temps et qui se lit en quelques lignes. Pourtant, ce sont bien eux qui font une revue culturelle audacieuse mais aussi très exigeante.

Justement, que trouve-t-on exactement dans Noto ? Chaque numéro semble correspondre à une idée générale, une sorte de concept directeur. Le dernier numéro se développe autour de la notion de frontières par exemple. Comment travaillez-vous les sujets ?

J’aime bien l’image de la boîte de Pandore qu’on ouvre et dont on sort des choses qui ne vont pas forcément ensembles. On choisit un concept et on l’étire au maximum. Il nous sert d’appui pour la construction de la revue et nous permet de solliciter des auteurs à la vision engagée. Par exemple, dans le dernier numéro, le texte de l’historien de l’art Paul Ardenne côtoie les réflexions de Catherine Withol de Wenden, politologue spécialiste des questions de migration. Au milieu, on retrouve un entretien avec l’artiste Etel Adnan qui a une rétrospective à l’Institut du Monde Arabe en ce moment. On pourrait croire que ce sont des approches qui n’ont a priori pas grand-chose à voir, mais mises côte-à-côte dans l’espace de la revue, il se crée des croisements et résonances fertiles.

Saison 2016, Revue Noto. Calendrier de l'Avent culturel, The Wo/andering Mind

Les 4 numéros de la saison 2016 de la revue Noto sont à gagner. Rendez-vous à la fin de l’article pour vous inscrire!

Ce qui me frappe aussi beaucoup dans Noto, c’est que l’actualité culturelle n’est pas directement présente. Ou plutôt, j’ai l’impression qu’elle constitue une toile dont la présence n’est visible que dans l’arrière plan.

C’est vrai. On ne s’interdit bien évidemment pas de parler de l’actualité, comme avec « Noto Bene » notre rubrique de sélection des sorties et parutions par exemple, mais elle nous sert plus souvent de prétexte qu’autre chose. À travers Noto, nous avons voulu revenir au contenu, pris avec recul et hors de la parole promotionnelle. On avait envie de travailler sur le thème des frontières depuis un moment. Les réflexions des auteurs de ce numéro s’inscrivent donc forcément dans une actualité très proche, mais en même temps, le sujet est assez large pour que le numéro puisse, je l’espère, être lu  dans un mois ou relu dans un an. On cherche réellement à travailler sur une durée pérenne et à faire qu’il n’y ait pas de précipitation chez le lecteur non plus. En cela, le format des chroniques, ce modèle qui a un peu disparu de la presse me tien à cœur, car c’est le moment du rendez-vous avec l’auteur que l’on retrouve d’un numéro à l’autre. D’ailleurs, c’est pour ça qu’on a choisi un rythme de publication trimestrielle. On a voulu s’accorder le luxe rare du temps.

… Et le luxe de sujets eux-aussi toujours un peu décalés des préoccupations immédiates ; ce que finalement on ne retrouve pas tant dans le reste de la presse dite culturelle.

Il faut bien garder à l’esprit que nous n’avons pas inventé un nouveau format. Ce qui marque notre différence peut-être, c’est qu’on a décidé de mélanger les disciplines, faire dialoguer sciences humaines, philosophie et Antiquité par exemple. Ça ne va pas de soi certes, mais pour moi, ça ne se cogne pas non plus. Au contraire, c’est un rapport très contemporain au savoir et à la culture, sans hiérarchie. King Kong qui rencontre Méduse.

Alexandre Curnier, Note. Calendrier de l'Avent Culturel, The Wo/andering Mind 2016

Dans le dernier numéro de Noto, l’encart sur la naissance du corail par Alexandre Curnier est une invitation colorée à l’imagination.

D’ailleurs, puisqu’on parle de Méduse. Dans le dernier numéro de Noto, l’article de Françoise Frontisi-Ducroux est ponctué par une superbe double page que tu as écrite dédiée au corail et sa naissance mythologique (le sang séché qui coule de la tête de Méduse tranchée par Persée) et scientifique. C’est un exemple parmi d’autres, mais on sent bien quand on parcourt la revue qu’il y a une attention toute particulière à la présentation, à l’aspect formel. L’identité de Noto passe aussi par-là ?

Oui, le travail formel autour de la revue est très important. Pour Noto nous avons conçu avec Juliane Cordes et Corinne Dury, les deux graphistes, un modèle qui ne bouge pas. Nous avons fait le pari de l’élégance qui crée l’atmosphère générale que le lecteur peut retrouver d’un numéro à l’autre. Pour moi, il n’était pas question de jouer du graphisme pour faire venir à la lecture mais bien d’utiliser le graphisme pour soutenir le texte. C’est pour ça aussi que je travaille beaucoup les légendes développées. Je garde toujours à l’idée que j’aimerais que la revue tombe entre toutes les mains et donc que les gens n’entreront pas forcément dans la lecture de la même façon. L’image, comme le commentaire de l’image, peuvent être les points d’entrée tout aussi légitimes que le texte de l’article.
Pour les couvertures, c’est autre chose. Il faut être le plus attrayant possible. Comme on est gratuit, ce n’est pas l’acte d’achat qu’on cherche mais le geste de curiosité. C’est pour ça que les couvertures sont toujours assez énigmatiques comme celle du dernier numéro dessinée par Florent Manelli.

Pour le calendrier de l’Avent Culturel de The Wo/andering Mind, la revue Noto offre aux lecteurs les quatre numéros de cette saison (dont le fameux numéro 4 devenu collector depuis l’entretien, ndlr). Quel regard portes-tu sur l’ensemble de cette année. Et quels seraient tes vœux à venir ?

Pour nous, cette année a été passionnante. On a essayé de s’améliorer, d’écouter les remarques de nos lecteurs aussi. On a beaucoup d’ambition mais on a aussi rencontré beaucoup de difficultés. Contrairement à ce que certains croient, c’est très difficile d’être entrepreneur dans la culture. C’est un engagement pour lequel il faut être armé de convictions. Derrière Noto, il y a aussi cette envie presque citoyenne de donner la parole à des gens qui en ont véritablement car la culture est aussi une arme politique. Je regrette qu’on ne donne pas plus de place aux intellectuels et aux artistes. Dans la presse de masse, la parole est  accaparée par le commentaire des éditorialistes. C’est dommage de ne pas laisser de portes ouvertes à ceux qui font le savoir et qui peuvent nous éclairer. Car, à partir du moment où l’on considère que le lecteur est exigeant, je pense que cela ouvre des portes pour remettre le savoir au centre de la culture.
Et puis, cette année a aussi été marquée par le relais de Noto dans la presse (ndlr: articles parus dans Les InrockuptiblesLibération et dans  » L’Instant M » de France Inter. Ce n’est pas une fin en soi mais cela nous réjouit que l’on ait eu l’occasion, non pas tant de parler de la revue en elle-même, mais plutôt du projet. Noto, c’est l’idée que l’on peut faire et qu’il faut faire. Ce que je sais de l’année qui s’est écoulée, c’est que notre jeunesse la plus large possible a tellement envie de faire des choses. C’est compliqué, très compliqué mais il faut se lancer, ne pas craindre l’échec. Ça arrive parfois, mais au moins, on aura fait. Et puis… on recommencera !

15 décembre: Collaboration Noto et The Wo/andering Mind pour le calendrier de l'Avent culturel

La surprise du jour

Tentez de gagner l’un des 5 lots offerts par la revue Noto et recevez les 4 derniers numéros de la saison 2016. Attention, il n’y en aura pas pour tout le monde, le n°4 « Dérèglement de tous les sens »  est déjà collector!

Tirage au sort gratuit et sans obligation d’achat, ouvert à toute personne physique et majeure résidant en France Métropolitaine. La participation au jeu s’effectue uniquement par voie électronique. Le tirage au sort est ouvert à la participation du 15 décembre 2016 au 16 janvier 2017.

 

Mise à jour le 17/01/2017: Les inscriptions pour ce tirage au sort sont closes (mais on vous invite chaleureusement à nous suivre sur notre page Facebook!)

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