Au cœur de la Biennale de Liverpool : Épisode 1/4 – Jusqu’à la fin du monde et au-delà.

Moins médiatisée que certaines de ses consœurs de l’art contemporain, la Biennale de Liverpool gagnerait pourtant à être plus connue du grand public tant ses propositions ambitieuses et accessibles résonnent avec pertinence dans le contexte contemporain. Pour sa 9ème édition, la Biennale se penche sur les croisements entre les modes de construction de l’Histoire et ceux de la fiction. Prenant comme point de départ l’architecture et l’histoire bigarrées de la ville, la Biennale est conçue comme un récit en six actes qui se côtoient, dialoguent et parfois même s’entremêlent au sein de ses diverses expositions. C’est au fil d’une déambulation à travers la ville que le spectateur est tour invité à construire son propre récit, entre découvertes touristiques et coups de cœurs artistiques. Reportage en quatre épisodes d’une biennale à mille temps – Par Ninon Duhamel

 

Épisode 1: Jusqu’à la fin du monde et au delà

Liverpool. Threshold to the ends of the Earth («Liverpool, seuil de la fin du monde »). La citation de 1931 de l’écrivain Michael O’Mahony orne l’un des portails créés par le trio que composent le street artiste Broadbents, les architectes paysagistes du cabinet BCA Landscape, et le designer Smiling Wolf en 2002 autour des nouveaux bâtiments tournés vers la mer du quartier d’affaires. Phrase apocalyptique ou lueur d’espoir ? Dans tous les cas, Liverpool est un lieu où s’imagine l’ailleurs, un lieu de départs et d’arrivées, de croisements, de rencontres et d’émulation qui ont construit les strates sur lesquelles se tient aujourd’hui la ville.

Il y a ici quelque chose qui pourrait condenser à elle seule l’histoire de la formation de l’Europe et de ses complexités, des rouages de son passé et du pourquoi de son présent; et,  sans doute, de la face de son futur. Cette dialectique entre les époques, la part d’invention qui s’y loge, constituent le thème abordé cette année par la Biennale de Liverpool.

Histoire d’une ville et Ville d’histoires

Cité portuaire, Liverpool est résolument ouverte sur le reste du monde. Maillon fort du commerce triangulaire (et de l’esclavage – une importante section des musées de la ville est d’ailleurs consacrée à ce pan d’histoire), c’est d’elle que les bateaux partent vers les territoires du Commonwealth et là où arrivent les migrants venus d’Irlande ou de Chine. Elle est aussi le berceau de l’industrialisation, dont le déclin dès les années 1960 laisse sur le bord de la route des milliers de chômeurs et une jeunesse démunie, envieuse de changements et de révolutions.
Aujourd’hui, la ville se redynamise. Entrepôts et grands bâtiments issus de ce passé plus ou moins glorieux sont reconvertis en locaux pour start-ups, restaurants bio, salles de concert, espace de co-working ou d’expositions.

À voir: Liverpool la grise a pris des couleurs- Reportage de Metropolis pour Arte

Les traces d’activités ou d’abandon, de reconstructions et de destructions, les tags et graffitis colorés ponctuent l’architecture bigarrée et monumentale qui sert de décor à la Biennale de Liverpool depuis 1998.
En parallèle d’un ensemble d’expositions thématiques et d’une riche programmation sur l’ensemble du territoire urbain (performances, conversations, rencontres, projections, ateliers), la biennale s’engage dans la commande et la production inédite d’œuvres d’artistes internationaux, tant émergents que reconnus. Les 48 artistes invités cette année occupent une vingtaine de lieux différents à travers la ville comme en témoignent les nombreuses œuvres site specific ie produites pour un lieu et un contexte particulier.

 

Anthony Gormley, Another Place, 2005- installation. Source: Biennale de Liverpool

Antony Gormley, Another Place, 2005- installation. Source: Liverpool Biennial

Au cœur d’un tissu urbain et global

Ainsi, Antony Gormley installe depuis 2005 Another Place, un ensemble de cent statues d’hommes moulées dans du fer et ancrées dans le sol de Crosby Beach à l’entrée de l’estuaire du Mersey. Leurs corps en acier et leurs regards perdus vers l’horizon sont parfois recouverts par la mer qui travaille à leur dégradation avec une infinie lenteur. Interrogeant le rapport de l’homme contemporain à la nature, cette installation que les riverains ont adopté fait désormais partie du décor de Liverpool.

Les œuvres commanditées et produites par la biennale de Liverpool, qu’elles soient pérennes ou temporaires, s’inscrivent toujours dans le quotidien et se déploient souvent sur le mode de la collaboration avec les habitants locaux, élèves, usagers, artisans ou travailleurs.
Momentary Monument réalisée cette année par Lara Favaretto est installée au beau milieu d’une rue d’un quartier abandonné depuis une vingtaine d’années. L’œuvre, une pierre monumentale et creuse dans laquelle les passants peuvent glisser de l’argent, questionne la longévité d’un monument en sa qualité d’objet mémorial/mémoriel. Elle sera détruite à la fin de la biennale mais l’argent collecté sera reversé à un organisme d’accueil et d’asile pour les sans-domiciles et les réfugiés.

Lara Favaretto, Monumentary Monument - The Stone, 2016- installation. Photo: © Mark McNulty. Source: Biennale de Liverpool

Lara Favaretto, Monumentary Monument – The Stone, 2016- installation. Photo: © Mark McNulty. Source: Liverpool Biennial

Une réflexion artistique, politique et sociale

Depuis sa création, la Biennale de Liverpool affirme son identité et sa dimension sociale forte en abordant des thématiques ancrées dans le présent d’une société au territoire urbain, au coeur d’un monde postmoderne et globalisé. En 2012, l’édition intitulée « The Unexpected Guest » et son très intéressant catalogue abordaient déjà la question de l’hospitalité et de notre relation à l’étrange(r) d’un point de vue politique et social, mais aussi territorial, économique, voire corporel.

Cette année, l’équipe curatoriale, menée par Sally Tallant (auparavant directrice de la programmation de la Serpentine Gallery à Londres et arrivée à la tête de la Biennale de Liverpool en 2012) est composée de Dominic Willsdon, Francesco Manacorda, Raimundas Malasauskas, Joasia Krysa, Rosie Cooper, Polly Brannan, Francesca Bertolotti-Bailey, Ying Tan, Sandeep Parmar et Steven Cairns. Tous entendent réaffirmer cette identité forte. La richesse de cette édition de la biennale de Liverpool repose en effet sur l’interrogation constante du devenir de notre société en revenant sur ses aléas, ses croisements et les inventions qui font son histoire.

À venir : Épisode 2 – L’invention de l’Histoire

 

Biennale de Liverpool, lieux divers, Royaume-Uni,  jusqu’au 16 octobre 2016

Image de couverture, Antony Gormley, Another Place, installation 2005. Photo ©Antony Gormley

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