Au cœur de la Biennale de Liverpool- Épisode ¾ : L’universel Chinatown

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Moins médiatisée que certaines de ses consœurs de l’art contemporain, la Biennale de Liverpool gagnerait pourtant à être plus connue d’un large public tant ses propositions ambitieuses et accessibles résonnent avec pertinence dans le contexte contemporain. Pour sa 9ème édition, la Biennale de Liverpool se penche sur les croisements entre les modes de construction de l’Histoire et ceux de la fiction. Prenant comme point de départ l’architecture et l’histoire bigarrée de la ville, la Biennale est conçue comme un récit en six actes qui se côtoient, dialoguent et parfois même s’entremêlent au sein d’une seule exposition. C’est au fil d’une déambulation dans les divers lieux de la ville que le spectateur est à son tour invité à construire son propre récit, entre découvertes touristiques et coups de cœurs artistiques. Reportage en quatre épisodes d’une biennale à mille temps- Par Ninon Duhamel

 

The Black-E and Chinese Arch. Photo: ©Shirlaine Forrest pour Getty Images. Biennale de Liverpool 2016

The Black-E and Chinese Arch. Photo: ©Shirlaine Forrest pour Getty Images

 

Toujours sous la pluie, c’est avec étonnement que nous découvrons, à côté du Black-E, bâtiment néo-classique réhabilité en centre d’art, un énorme portail chinois coloré, importé de Shanghai au 19ème siècle afin d’accueillir symboliquement la plus ancienne communauté chinoise d’Europe attirée par la puissance marchande et industrielle de Liverpool.

Cet étrange mariage nous fait passer de l’épisode ‘Ancient Greece’ à celui de ‘Chinatown’, dont le titre révèle un éclairage large. Partant de la réalité historique et territoriale de la ville, il s’agit moins de parler strictement de l’installation des migrants chinois à Liverpool, mais plutôt d’aborder la migration au sens large, comme un phénomène universel de déplacements des populations, et de l’absorption – ou non –  d’apports culturels extérieurs. À la fois zone identifiée et objet conceptuel, « Chinatown » questionne les notions de croisements, d’échanges et de tensions entre communautés culturelles ; mais aussi entre l’Orient et l’Occident. Loin d’être exhaustif ou documentaire, ce chapitre de la Biennale de Liverpool nous présente les travaux d’artistes pour qui le mélange et le regard vers l’ailleurs sont les matières premières.

À lire : Au Coeur de la Biennnale de Liverpool: Épisode 1/4- Jusqu’à la fin du monde et au-delà

Mix et Remix: Ramin Haerizadeh, Rokni Haerizadeh et Hesam Rahmanian …

Le trio d’artistes iraniens Ramin Haerizadeh, Rokni Haerizadeh et Hesam Rahmanian, actuellement exilés à Dubaï, travaillent presque toujours sur un mode collaboratif, invitant régulièrement d’autres personnes (écrivains, musiciens, penseurs…) à se joindre à leurs projets, jouant ainsi avec les limites de la notion d’auteur et de style- qu’il s’agisse de celui d’un artiste, d’une époque ou d’une culture.

De la censure

Pour la Biennale de Liverpool, le trio a fait acheminer clandestinement une partie des œuvres de leurs collections personnelles censurées dans leurs pays d’origine. Pour le voyage, elles ont été cachées dans des contenants eux-mêmes empaquetés, scotchés et scellés à plusieurs reprises. Les œuvres premières deviennent peu à peu invisibles, enfouies dans ces caissons que les artistes retravaillent une fois sur place pour en faire de drôles de sculptures, un mix de têtes animales exotiques, de corps de statues grecques et d’objets de récupération. Ce double processus d’effacement et de reconstruction arbitraire n’est pas sans faire penser aux épreuves que l’acte d’exil fait subir à la culture du migrant.

Ramin Haerizadeh, Rokni Haerizadeh et Hesam Rahmanian, détail de leur installation à la Cains Brewery pour la Biennale de Liverpool 2016. Photo ©Ninon Duhamel, Biennale de Liverpool 2016

Ramin Haerizadeh, Rokni Haerizadeh et Hesam Rahmanian, détail de leur installation à la Cains Brewery pour la Biennale de Liverpool 2016. Photo ©Ninon Duhamel

 

De l’art de détouner

Déployant leur réflexion à plus grande échelle, le trio investit également divers lieux de la Biennale de Liverpool et y dissémine une myriade d’objets au statut ambigu. À mi-chemin entre l’œuvre d’art, l’objet quotidien et le vulgaire bric-à-brac, les sculptures de Ramin Haerizadeh, Rokni Haerizadeh et Hesam Rahmanian balaient avec impertinence le poids des références culturelles.  Les courtes vidéos qui accompagnent ces installations loufoques et envahissantes montrent tantôt les étapes de leur fabrication, tantôt les fausses et ridicules aventures des trois personnages qu’ils se sont créés. Anti-Catty, Princess Rambo et Space-Sheep, sont des anti-héros masqués qui s’évertuent à bousculer avec humour des thèmes aussi divers que la religion, la royauté, la bureaucratie, ou encore le sexisme, offrant un regard sans concession sur les travers de la société conservatrice dont ils sont issus, mais aussi sur ceux des sociétés dites progressistes (et souvent occidentales).

Avec ces installations joyeusement surréalistes, proches de l’idée dadaïste de l’œuvre d’art vivante et totale, les trois artistes s’amusent à dégrader délibérément les codes de la sphère artistique et questionnent à leur manière le marché de l’art et la censure.

Héritage coloniale et défiance contemporaine : Abu Hamdan

Le jeu des différences

Lawrence Abu Hamdan, artiste jordanien vivant au Liban, explore la façon dont s’entremêlent aujourd‘hui les notions de frontières et de surveillance directement issues d’un héritage colonialiste. À travers l’importance de la forme du témoignage et de l’écoute, il interroge la façon dont ces notions peuvent s’articuler avec les principes des droits de l’homme.

À la Tate Liverpool, Abu Hamdan propose un dispositif qui entre en écho avec les installations d’Andreas Angelidakis et de Koenraad Dedobeleer que nous avions évoqué lors de notre premier reportage. Sur un mur vert, il dispose deux tableaux côte à côte. L’un est une reproduction du tableau Officier de chasseurs à cheval de la garde impériale chargeant peint par Théodore Géricault en 1812. L’autre tableau est une citation, presque identique au précédent, à ceci près qu’il présente, sur une toile de plus grande dimension, un cavalier, syrien cette fois, le Sultan Basha Al-Atrash, leader de la révolution contre la domination française en 1924-1925. Ce deuxième tableau, référence on ne plus manifeste au premier, a été réalisé en 2010 par un artiste britannique anonyme sur la commande d’un riche homme d’affaire syrien.

LawrenceAbuHamdan, Double take : Officer/Leader of the chasseurs/Syrian Revolution Commanding a Charge, 2016- installation. Photo ©Ninon Duhamel. Biennale de Liverpool 2016

Lawrence Abu Hamdan, Double Take : Officer/Leader of the chasseurs/Syrian Revolution Commanding a Charge, 2016- installation. Photo ©Ninon Duhamel

 

Double Take : Officer/Leader of the chasseurs/Syrian Revolution Commanding a Charge (2016) empreinte à la tradition de la peinture d’histoire et d’apparat (le 19ème siècle est notamment l’époque des conquêtes napoléoniennes en Afrique) pour mettre en lumière la complexité et les contradictions qu’entretient l’Orient avec son passé colonial. Dans un geste purement anticolonialiste, l’homme d’affaire syrien a choisi un leader de l’indépendance du pays comme emblème. Pourtant, en pastichant le tableau de Géricault, l’artiste britannique a repris les codes mêmes utilisés par le colonisateur pour mettre en scène sa domination. En faisant cohabiter ces deux représentations du pouvoir et leur commentaire dans une vidéo qu’il réalise, Lawrence Abu Hamdan suggère que les différences entre l’Orient et l’Occident ne sont pas toujours si marquées lorsqu’il s’agit de manifester son pouvoir.

L’espion espionné

Plus loin dans la ville, sur la place Derby Square, Lawrence Abu Hamdan présente Hummingbird Clock, un ensemble de trois jumelles d’observations à longue distance dont l’aspect extérieur ressemble fortement aux caméras de surveillance de la CCTV présentes dans les lieux publics au Royaume-Uni. Ici, les trois jumelles sont dirigées vers la pendule de l’Hôtel de Ville de Liverpool.

Depuis une dizaine d’années, le gouvernement britannique utilise l’enregistrement des variations du bourdonnement (humming en anglais) des fréquences électriques seconde par seconde à des fins de surveillance. Ces enregistrements peuvent être utilisés à tout moment par le gouvernement ou par des experts de la police scientifique, comme unité de mesure du temps capable de fixer la date et l’heure d’un événement.
Ici, l’artiste utilise le mode participatif d’une manière détournée. Il invite le visiteur à prendre la place de celui qui surveille, mais aussi potentiellement celle du voyeur. Derrière les caméras de surveillance ou en les activant à distance sur internet, le visiteur est impliqué dans un dispositif de contrôle de la société, mais se retrouve très vite piégé à son propre jeu : il n’y a rien d’autre à voir ici que le mouvement des aiguilles. En rendant visible les rouages cachés d’un appareil d’État et en maintenant malgré les apparences, le spectateur dans une position d’impuissance, Lawrence Abu Hamdan appuie sur les dérives sécuritaires qui menacent l’intégrité des droits de l’homme au sein d’États occidentaux tout-puissants.

Lawrence Abu Hamdan, Hummingbird Clock, 2016- installation. Photo ©Ninon Duhamel, Biennale de Liverpool 2016

Lawrence Abu Hamdan, Hummingbird Clock, 2016- installation. Photo ©Ninon Duhamel

 

Distance est donc prise avec le bienveillant symbole d’accueil du portail du quartier chinois, qui avait ouvert notre découverte de ce nouveau chapitre de la Biennale de Liverpool. Le chapitre « Chinatown » soulève en effet une des questions brûlantes de notre époque ; à savoir pourquoi, à l’heure de la globalisation et de la mise en relation généralisée des biens et des savoirs, la rencontre avec l’être étranger nous demeure-t-elle si difficile- et peut-être plus difficile que jamais ? L’Histoire n’est-elle pas faite d’apports extérieurs, de croisements et de rencontre comme nous le suggéraient les artistes de la biennale au 2ème épisode de notre reportage? Le dernier chapitre de notre visite de la Biennale de Liverpool, « Flashback », pourrait apporter certains éléments de réponse à ces interrogations.

À suivre : Épisode 4/4 – Flashback

À relire: Épisode 2/4 – L’invention de l’Histoire

 

Image de couverture: Ramin Haerizadeh, Rokni Haerizadeh et Hesam Rahmanian, Princess Rambo, vidéo installée à la Cains Brewery pour la Biennale de Liverpool 2016. Photo ©Ninon Duhamel

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