Au cœur de la Biennale de Liverpool- Épisode 4/4 : Flashback

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Moins médiatisée que certaines de ses consœurs de l’art contemporain, la Biennale de Liverpool gagnerait pourtant à être plus connue d’un large public tant ses propositions ambitieuses et accessibles résonnent avec pertinence dans le contexte contemporain. Pour sa 9ème édition, la Biennale se penchait sur les croisements entre les modes de construction de l’Histoire et ceux de la fiction. Prenant comme point de départ l’architecture et l’histoire bigarrée de la ville, la Biennale a été conçue cette année comme un récit en six actes qui se côtoient, dialoguent et parfois même s’entremêlent au sein d’une seule exposition. C’est au fil d’une déambulation dans les divers lieux de la ville que le spectateur était à son tour invité à construire son propre récit, entre découvertes touristiques et coups de cœurs artistiques. Si ses portes viennent tout juste de fermer, c’est l’occasion d’aborder sur le mode du souvenir le dernier thème de la biennale qui porte justement son nom : « Flashback – Par Ninon Duhamel

 

Au fil des expositions de la biennale, se faisait peu à peu sentir une sorte de déjà-vu, de récurrence ; un je-ne-sais-quoi de l’ordre de la réminiscence d’un souvenir. Proposant une réflexion sur l’histoire et ses récits, modulables et modulés à travers le temps, la Biennale  de Liverpool aborde aussi la question de la mémoire et du flashback, phénomène de surgissements de faits passés dans le présent. Provoquées par des expériences marquantes, ces sortes de « souvenirs en temps réel » se produisent toujours de manière très personnelle, en écho avec la vie propre d’un individu singulier. Mais de la petite à la grande histoire, que faire de toutes ces marques, de ces traces qui apparaissent à travers les épreuves, s’accumulent au cours des voyages pour plus tard resurgir avec force? Quelle place la société peut-elle occuper au cœur ces phénomènes si intimes? Ne pourrait-elle pas finalement être le médiateur de nos souvenirs douloureux et les intégrer à un tissu historique et rationnel afin qu’ils fassent sens?

Objets non retrouvés

Sur le plan conceptuel, les expositions de la Biennale de Liverpool, aussi diverses soient elles, s’articulent toutes autour du lien du passé au présent. Mais la traduction de cette problématique sur le plan formel joue parfois avec la mémoire du visiteur, lui faisant remarquer à répétition, d’un lieu à l’autre, des œuvres plus ou moins discrètes comme autant de traces laissées par les gestes des artistes.

À lire: Au cœur de la Biennale de Liverpool- Épisode 3/4: l’Universel Chinatown

Lara Favaretto, Lost and found, 2016- installation. Photo ©Ninon Duhamel. Biennale de Liverpool 2016

Lara Favaretto, Lost and found, 2016- installation. Photo ©Ninon Duhamel

C’est le cas de Lara Favaretto et de ses valises, volontairement oubliées dans les coins de la biennale. Après avoir collecté durant des années des bagages perdus auprès des services des objets trouvés de multiples gares, marchés aux puces et déchetteries, l’artiste y laisse ce qu’ils contiennent et y ajoute quelques objets à elle. Elle referme alors le tout et jette les clés. Nous ne saurons donc rien de ce que renferment ces valises. Lost and Found est à comprendre comme une ouverture vers l’inconnu. C’est un flashback en puissance qui parle à tous et à personne, un espace mental dans lequel chaque visiteur projette ses propres objets perdus et peut les faire dialoguer avec ceux qu’il imagine être de l’artiste.

Sur les traces d’un inconnu

Jason Dodge ponctue lui aussi le parcours d’objets, mais d’une toute autre nature : What the Living Do est une installation de détritus et de traces résiduelles (récoltés préalablement par l’artiste, dans divers endroits) jonchant le sol et les recoins de chaque lieu d’accueil de la biennale. Où sont partis ceux qui ont laissé derrière eux ces déchets, traces d’une activité humaine, d’un passage par ici et par là ? L’installation discrète, jouant avec la limite entre art et objet du banal, questionne le déplacement, la distance, et le potentiel poétique du quotidien.

Jason Dodge, What the living do, 2016- détail de l’installation à The Oratory. Photo: ©Mark McNulty- Biennale de Liverpool

Jason Dodge, What the Living Do, 2016- détail de l’installation à The Oratory. Photo: ©Mark McNulty

Faire œuvre du traumatisme, donner la parole à l’étranger : Krzysztof Wodiczko

Continuant notre chemin, nous découvrons l’espace FACT où une belle exposition monographique est dédiée au travail de l’artiste polonais Krzysztof Wodiczko. Depuis le début des années 1980, l’artiste donne la parole à des individus exclus de l’espace social à travers des objets et dispositifs où l’acte du récit est mis en valeur.

Faire oeuvre du traumatisme

À l’occasion de la foire d’art contemporain de Basel en 2006, Wodiczko projette une vidéo sur la façade du Kunstmuseum. Les silhouettes de quelques géants anonymes dont on ne voit que les jambes sont assis sur le rebord du toit. Ce sont des migrants que l’artiste a rencontré dans la ville. Ils nous racontent leurs voyages et ce qui a changé pour eux entre l’avant et l’après, leur vie au jour le jour et l’insécurité de leur condition. Ces paroles ainsi décontextualisées en sont d’autant plus amplifiées et monumentales. L’anecdote personnelle de chacun renvoie inévitablement à une histoire universelle de la migration et du déracinement.

Raconter/Rencontrer l’étranger

Alien Staff (1992), pourrait être définie comme une œuvre-outil créée par l’artiste pour amplifier la parole d’individus marginalisés et souvent contraints à l’anonymat. Le point de départ est une sorte de bâton de parole ambulant que l’artiste fait passer d’une communauté d’émigrés l’autre. D’abord performance, l’œuvre comprend également une vidéo qui nous donne à voir des situations de rencontres, cette fois entre les passants et les porteurs de l’étrange instrument. Si sa forme nous renvoie à un univers de contes et de mythologie, les débats eux, sont tout ce qu’il y a de plus actuel (bien qu’ils datent déjà d’une vingtaine d’année) et soulèvent toujours la même question : pourquoi l’étranger nous dérange-t-il tant ?

Krzysztof Wodiczko, Kunstmuseum Projection à Bassel, 2006- projection vidéo. Courtesy de l’artiste.

Krzysztof Wodiczko, Kunstmuseum Projection à Bassel, 2006- projection vidéo. Courtesy de l’artiste

Ailleurs

Dans une salle à part, plongée dans la pénombre, nous voyons des silhouettes évoluer sous des arches lumineuses, s’affairer, laver les vitres, discuter, puis repartir. Qui sont ces gens ? Éloignés, anonymes, ils ne nous voient pas mais nous donnent à écouter (et lire, grâce aux sous-titres) des bribes de paroles dans toutes les langues, des dialogues téléphoniques, des conversations ou des récits. Ces personnes ont fait semble-t-il l’expérience de ce qu’impose le statut d’étranger. La scénographie diaphane de l’œuvre les place littéralement de l’autre côté. De là elles nous racontent l’absurdité des rouages judiciaires et administratifs, la difficulté de se faire naturaliser ou d’avoir une identité reconnue lorsque l’on vient d’ailleurs. « Ailleurs » devient alors une qualité intrinsèque, un endroit où l’on n’est plus, mais dont on porte forcément la marque.

Cette œuvre, intitulée Guests et présentée au pavillon polonais lors de la biennale d’art contemporain de Venise en 2009, pointe un sujet sensible de l’époque dans laquelle nous vivons et pose les questions de l’immigration et de la reconnaissance de l’autre et de son passé.

Koki Tanaka : play and repeat

C’est aussi le flashback, la répétition et la revisite du passé que l’artiste Koki Tanaka a choisi d’expérimenter, avec Provisional Studies: Action #6, 1985 School Students’ Strike, un projet collaboratif et performatif qu’il met en place pour la Biennale de Liverpool et présente à l’Open Eye Gallery. Lors d’une de ses premières visites de la ville, l’artiste découvre l’ouvrage Liverpool in the 1980’s dont les images sont réalisées par le photographe Dave Sinclair. Elles dépeignent les manifestations de masse qui eurent lieu au début des années 1980 contre le gouvernement conservateur de Margaret Thatcher. La rage d’une jeunesse que le chômage a laissé sans espoirs et sans moyens mais pas sans voix y est palpable. Le 25 avril 1985, quelques 10 000 jeunes habitants de Liverpool s’emparent des rues pour manifester leur mécontentement.

Koki Tanaka, Provisional Studies Action #6, 1985 School Students' Strike, 2016- vue de l’installation à l’Open Eye Gallery. Photo: ©Jerry Hardman-Jones. Biennale de Liverpool 2016

Koki Tanaka, Provisional Studies Action #6, 1985 School Students’ Strike, 2016- vue de l’installation à l’Open Eye Gallery. Photo: ©Jerry Hardman-Jones

Trente ans plus tard, en juin 2016, Koki Tanaka a demandé à ces mêmes personnes de partager à nouveau leurs récits, photographies et souvenirs de cet événement. À partir de ce corpus de souvenirs qu’il rassemble, l’artiste organise un reenactment, une reconstitution de la journée du 25 avril 1985 avec les manifestants d’autrefois et de jeunes adultes d’aujourd’hui. Dans la galerie, des vidéos, des affiches de manifestations, l’ouvrage original et des images actuelles sont présentées et forment un nouveau témoignage mélangeant les deux temporalités. L’une des vidéos nous donne ainsi à voir un dialogue entre deux générations : une mère de la génération Punk ayant participé au soulèvement de 1985 et son fils appartenant à ce que l’on appelle aujourd’hui la génération Y. Malgré la différence d’âge, l’échange met en évidence la continuité des difficultés sociales. À travers leurs questions-réponses, un album de souvenirs se constitue dont la récurrence flagrante des thèmes nous invite ainsi à réfléchir au poids de l’événement et aux restes que l’on fabrique pour les générations suivantes.

Épilogue

L’architecture de Liverpool a constitué le point de départ des réflexions amorcées par l’édition 2016 de la biennale. La manifestation nous invitait cette année à questionner les notions de construction, de patrimoine et d’héritage. Les diverses expositions n’ont eu de cesse de nous faire nous questionner autour des récits (vrais ou faux) qui constituent notre culture. Les trois épisodes que nous avons choisi de vous présenter nous ont fait passer de l’Histoire avec un grand H– celle que l’on garde dans les livres, même lorsqu’elle est sujette à de multiples réinterprétations – à la « petite histoire », celle en couche d’épaisseurs qui compte tout autant et appartient aux habitants de la ville, aux migrants, aux objets oubliés, aux jeunes gens qui ont l’avenir devant eux pour construire leur propre histoire.

Cette année encore la Biennale de Liverpool a réaffirmé avec force son engagement, résolument décidée à se saisir des réflexions sociales et politiques qui traversent notre monde. Espérons que son engagement se poursuive au prochain épisode. Rendez-vous en 2018 pour le savoir.

La Biennale de Liverpool s’est tenue du 9 juillet au 16 octobre 2016- divers lieux dans la ville

Image de couverture: Krzysztof Wodiczko, Guests, 2009-vue de l’installation à la galerie FACT. Photo : Jon Barraclough

 

Retrouvez l’ensemble du reportage en 4 épisodes sur la Biennale de Liverpool
Épisode 1: Jusqu’au bout du monde et au delà
Épisode 2: l’Invention de l’Histoire
Épisode 3: l’Universel Chinatown

 

 

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