Les forces « ExtraNaturel » de Marc Dion prennent possession des Beaux-Arts de PAris

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Détails d'une des salle de l'installation ExtraNaturel. Les oeuvres exposées apppartiennent à la collection des Beaux-Arts de Paris. Photo : ©Delphine Lopez

Détails d’une des salles de l’installation ExtraNaturel de Marc Dion. Les oeuvres exposées appartiennent à la collection des Beaux-Arts de Paris. Photo : ©Delphine Lopez

Marc Dion se définit volontiers comme un « archéologue du fait muséal ». Ses œuvres se déploient souvent sous la forme d’installations qui rappellent les cabinets de curiosités qui fleurissent à travers l’Europe de la Renaissance. Avec son installation « ExtraNaturel Voyage initiatique dans la collection des Beaux-Arts de Paris », l’artiste nous embarque dans un périple de l’imagination où se côtoient créatures mystiques, visions hallucinées et histoires plus ou moins naturelles.

 

Le cabinet de curiosités : le savoir comme pouvoir

Le squelette de félin du XIXème siècle qui surplombe la vitrine des écorchés et autres moulages donne le ton: vous êtes sur le point de pénétrer dans le royaume du bizarre. Déjà, quelques échos de voix non-identifiables résonnent plus loin dans l’exposition : frémissement de plaisir au croisement de l’effroi et de la curiosité.

Marc Dion, Cabinet Sauvage, 2016- vitrine contenant des objets de la collection des Beaux-Arts de Paris. Photo : ©Delphine Lopez

Marc Dion, Cabinet Sauvage, 2016- vitrine contenant des objets de la collection des Beaux-Arts de Paris. Photo : ©Delphine Lopez

C’est sur le modèle du « Wunderkammern », ou « cabinet de curiosités », que Marc Dion a pris possession de l’espace des Beaux-Arts. Cette pratique, apparue en Europe au XVIème siècle, consistait à collectionner dans une pièce spécialement désignée une série d’objets étranges et rares, qu’ils soient géologiques, naturels, ethnographiques ou encore artistiques. Chaque élément cohabitait alors avec un tout dont le désordre n’était probablement pas étranger à la forte impression esthétique laissée sur les visiteurs. De ces formes si extra-ordinaires, de ces fonctions si peu connues naissaient alors la fascination et le rêve. Fascination aussi pour le pouvoir social et la richesse qui sous-tendent la collection de la rareté.

Pour ExtraNaturel, Marc Dion s’est plongé dans les collections patrimoniales des Beaux-Arts de Paris (près de 450 000 objets la composent) et a sélectionné 150 objets, tableaux, squelettes, livres et moulages afin de créer un parcours où géographies et temporalités, formes et fonctions se mélangent.

Au cours du XVIIème siècle, l’appel à l’imaginaire débridé de ces cabinets de curiosités tend à laisser place à un regard plus scientifique qui observe le réel à travers le prisme de la rationalité. La figure tutélaire de René Descartes à l’entrée, mi-écorché mi-buste, est le garant rationnel du voyage dans lequel nous emmène l’artiste. Pourtant, si le savoir se fait allié du pouvoir dans la pénombre des cabinets des puissants qui attirent alors les plus grands scientifiques, une aura fabuleuse reste indéniablement attachée à ces collections ; paradoxe entre science et croyance que l’artiste intègre comme ressort fondamental de son installation.

 

Extranaturel

Car en effet, le premier mouvement qui guide le visiteur lorsqu’il pénètre dans l’un des cabinets installés aux Beaux-Arts est scrutateur et analytique ; il se veut description d’un étrange qui pourtant nous est familier.
Mais, par cette volonté même d’expliciter, de rendre tout clair, l’esprit du visiteur convoque quasi simultanément la puissance folle de l’imagination. Et pour cause,  les œuvres de ExtraNaturel ont toutes trait au surnaturel, de sorte que l’on éprouve très vite le sentiment de pénétrer comme dans l’intimité d’un collectionneur un peu fou aux goûts un peu morbides.

Surnaturel, ou plus exactement extranaturel. Un monde qui ne serait pas au-dessus de la nature, mais au-delà, hors de la nature. L’efficacité visuelle de l’installation repose sur cette nuance : l’artiste n’entend pas nous faire adhérer à quelques cosmogonies ou théories de l’évolution. Il laisse au contraire le choix libre au visiteur de se créer ses propres fables (rationalistes ou fantastiques) en faisant cohabiter sur des plans parallèles des propositions essentiellement antithétiques. Ainsi les figures d’écorchés, progrès historiques de la représentation physiologique du corps humain, échangent-elles avec les représentations d’êtres dont la physionomie échappe au champ des possibles.

 

Jean-Antoine Houdon, Ecorché au bras droit levé, 1790- moulage ancien. Collection des Beaux-ARts de Paris, installation "ExtraNaturel" de Marc Dion, mai 2016. Photo : ©Delphine Lopez

Jean-Antoine Houdon, Ecorché au bras droit levé, 1790- moulage ancien. Collection des Beaux-Arts de Paris. Photo : ©Delphine Lopez

De l’Ancien et du Contemporain

Voilà donc la cohabitation du tout et du rien, du cartésien et de l’irrationnel sur un plan unique et non hiérarchisé. Une fois le seuil de l’œuvre franchi, on perd vite la notion des choses, on peine à distinguer les époques des objets, on se perd dans les feuillets volontairement denses et incompréhensibles de la liste des œuvres, on regarde sa montre- seules cinq minutes ont passées, pourtant, on a traversé les âges. L’entreprise minutieuse et ironique de déconstruction des discours du savoir montée par l’artiste touche à son but.
Car, en choisissant le cabinet de curiosité et son alogique de collection pour modèle, Marc Dion créé une forme de narration étrange dont la force est de s’attaquer au goût rationnel de la classification des objets et des savoirs. La sape de ces fondements devient alors la condition de possibilité d’un cheminement libre de la réappropriation du savoir.

Jana Sterback, Planète, 2002- détail, sphère en verre soufflé. Photo : ©Delphine Lopez

Jana Sterback, Planète, 2002- détail, sphère en verre soufflé. Photo : ©Delphine Lopez

Les œuvres contemporaines que l’artiste a glissé au milieu d’objets historiques, les siennes mais aussi celles d’artistes comme Jana Sterback, Morgane Tschiember ou Raphaël Zarka, interrogent ainsi les classifications usuelles de l’Histoire de l’art et notamment la notion d’art contemporain. Il n’est pas toujours aisé au cours du parcours de faire la distinction entre une œuvre contemporaine et une œuvre historique. Or, si la production d’un artiste contemporain (i.e. d’un artiste de la même époque que la nôtre) ne se distingue plus formellement d’œuvre d’un autre temps, alors quelles définitions justifient que l’on parle d’art contemporain plutôt que d’un art du contemporain autrement dit du présent de la création ?

Et qu’en est-il de la démarche générale de Marc Dion ?  Le cabinet de curiosité nous l’avons vu est loin d’être la forme d’exposition la plus contemporaine. Pourtant, n’y a-t-il pas dans cette façon du XVIème siècle de faire se rencontrer des objets si divers une démarche déjà postmoderne qui ferait de la pratique un art contemporain, mais de l’installation de Dion un art au présent ?
À ces questionnements, l’artiste n’apporte pas de réponses définitives, mais nous invite au contraire à nous laisser aller à un voyage pour le moins déboussolant.

 

Un voyage initiatique

Entré profane dans le labyrinthe visuel de l’artiste, le visiteur doit en sortir avec un regard nouveau après avoir accompli une série d’épreuves dans des milieux différents, terre, mer, air ; et après avoir affronté le feu et les forces spirituelles qui peuplent l’éther. Marc Dion nous réserve voyage initiatique. L’omniprésence de symboles portés par les œuvres – la bataille contre le monstre, l’abattement, la descente aux Enfers, la mort ou encore la victoire- convoquent constamment à l’esprit d’autres voyageurs héroïques de la littérature et d’autres initiations aux forces symboliques du monde.

Marc Dion, The Dark Museum, 2011- cabane en bois. Courtesy: Galerie In situ- Fabienne Leclerc. Photo : ©Delphine Lopez

Marc Dion, The Dark Museum, 2011- cabane en bois. Courtesy: Galerie In situ- Fabienne Leclerc. Photo : ©Delphine Lopez

La dernière salle de l’installation, « Éther », est accessible par plusieurs chemins et met en lumière la logique labyrinthique et de progression de l’œuvre : après avoir mis à mal nos catégories de pensée ordinaires, Marc Dion nous donne accès à la dimension des symboles et de l’intuition sur laquelle son Dark Museum- sorte de musée parallèle- règne en maître.

À chacun, dans cette accumulation de références et de formes visuelles, de trouver l’objet de sa propre quête. Une fois trouvé, il sera alors possible de suivre l’un des multiples fils d’Ariane laissés par un artiste conteur et archéologue.

ExtraNaturel Voyage Initiatique dans la collection des Beaux-Arts de Paris– un projet de Marc Dion. Jusqu’au 14 juillet 2016.

 

Le bon plan de The Wo/andering Mind

Pour la Nuit des Musées samedi 21 mai 2016, les Beaux-Arts de Paris organise une visite nocturne de ExtraNaturel et des bâtiments à travers un parcours conçu en dialogue avec l’exposition de Marc Dion ; l’occasion de découvrir des lieux surprenants rarement ouvert au public.

Départ du parcours à partir de 21h »à salle Melpomène. Accès ouvert jusqu’à 1h- Entrée libre

 

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