Julian Assange, Nuit Debout et Esthétique Relationnelle: le programme hautement politique du festival Hors Pistes au Centre Pompidou

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Au centre Pompidou, le festival Hors Pistes 2016 laisse la part belle à l’Art de la Révolte. En plein mouvement Nuit Debout à Paris, les propositions plastiques et théoriques du festival ont une résonance remarquable et réinscrivent l’art et l’esthétique dans une réflexion politique plus générale.

 

Mel O'Callagan, Ensemble, 2014- installation vidéo, 7min dans le cadre du festival Hors Pistes au Centre Pompidou, mai 2016 ©Delphine Lopez

Mel O’Callagan, Ensemble, 2014- installation vidéo, 7min ©Delphine Lopez

Hors des sentiers battus

Chaque année, le Centre Pompidou organise une édition du festival Hors Pistes- Un autre mouvement des Images durant lequel le musée consacre une partie de son espace d’exposition aux pratiques artistiques émergentes et expérimentales en lien plus ou moins direct avec l’actualité.
Cette année, c’est le thème « l’Art de la Révolte » qui a été retenu. Autour de la notion de contestation politique et à travers le prisme de l’art, le festival explore les rapports de tout un chacun au pouvoir dominant. Les expériences concrètes constituent alors le point de départ pour interroger les notions de pouvoir et d’ordre établi.

Une réflexion sur les formes

La réflexion esthétique est ici abordée comme un outil politique. La question historique en art de la représentation est au cœur du débat : quel langage esthétique adopter pour structurer et représenter la contestation dans la mesure où la traitrise du langage commun est avérée de longue date ( Cf les cas très contemporains de reprise de la terminologie d’un parti politique par son camp opposé par exemple), mais que, à l’inverse, la formulation d’un langage radicalement nouveau implique une position en rupture qui, elle, peine à fédérer les peuples.

L’archive, mémoire de l’action

De nombreuses œuvres font référence à des mouvements historiques. Take the Square, 2012 est la vidéo réalisée par Olivier Ressler lors de discussions entre activistes de divers mouvements contestataires, d’Athènes à New York en passant par Madrid. L’enregistrement, au cœur des événements constitue peu à peu une archive que l’artiste, lui-même activiste, diffuse d’un mouvement à l’autre, créant ainsi une intertextualité dans les discours que les activistes peuvent s’approprier. Le propos peut alors s’affranchir des limites strictes de son contexte et fait l’objet d’une reconstruction constante : avec l’intertextualité apparait le décalage et l’ouverture des possibles tout en conservant un lien fertile avec les expériences passées.

La vidéo, l’alliée de toujours

Le choix de la forme d’expression a toujours été fondamental dans les luttes sociales, du slogan, à la bannière en passant par le sitting. Les artistes de l’exposition eux, s’interrogent sur la façon dont parler de la révolte sans adopter son langage esthétique pour espérer sortir de la modalité clivante qui lui est associée et au contraire développer un discours capable de s’adresser à d’autres ? La situation de Nuit Debout en est un exemple : le choix d’un rassemblement sans meneur (déclaré) s’inscrit dans la volonté de créer une forme renouvelée d’expression de la démocratie sensée offrir un espace d’expression ouvert à tous. Pourtant, l’expulsion de l’intellectuel de droite Alain Finkielkraut de la place de la République illustre bien les limites d’ouverture du dialogue contestataire.

Emilie Rousset et Louise Hémon, Rituel 2: Le Vote, 2016- vidéo 15 min en boucle dans le cadre du festival Hors Pistes au Centre Pompidou, mai 2016

Emilie Rousset et Louise Hémon, Rituel 2: Le Vote, 2016- vidéo 15 min en boucle

 

C’est dans ce contexte que l’on peut mieux appréhender la prédominance des œuvres vidéographiques au sein de Hors Pistes. En effet, le médium possède encore aujourd’hui- et peut être plus que jamais- un passé contestataire. Médium expérimental pour les artistes de la fin des années soixante, la vidéo est très liée aux mouvements avant-gardistes et féministes en Europe.
Aujourd’hui, la démocratisation de la technologie et son caractère de non-objet en font un outil de l’entre deux, un principe qui ne se contrôle ni ne se détruit facilement et qui a la faculté de s’immiscer dans le tissu du quotidien : la vidéo échappe par essence au contrôle du pouvoir traditionnel. À travers elle, il apparait alors possible de déconstruire la façon dont l’autorité est visuellement établie.

Avec Rituel 2 : le Vote 2016, Émilie Rousset et Louise Hémon grattent le vernis qui couvre le rituel du vote dans les démocraties contemporaines pour mettre à jour une mécanique du pouvoir dont les rouages pourtant bien huilés tournent désormais à vide. Lorsque le pouvoir réel du vote est remis en cause par des jeux politiques ambigus et que les électeurs perdent foi en l’un des rites fondateurs de la démocratie, la seule chose qui demeure, c’est la forme nous disent les deux artistes ; forme incarnée par ce personnage du commis administratif absurde dans sa précision et effrayant dans son aveuglement.

 

L’esthétique relationnelle

Un autre aspect marquant du festival est le nombre d’installations participatives dont l’accomplissement final passe par l’investissement du visiteur (le parallèle avec le mouvement de Nuit Debout est encore une fois inévitable).

Justin Langlois, The Academy of Tactical Resistance, 2014- installation participative dans le cadre du festival Hors Pistes au Centre Pompidou, Mai 2016 ©Delphine Lopez

Justin Langlois, The Academy of Tactical Resistance, 2014- installation participative ©Delphine Lopez

Comme une agora esthétique, The Academy of Tactical Resistance, 2014 de Justin Langlois est un atelier participatif autour d’une série de photographies, et de propositions textuelles au sein duquel le public est invité à réfléchir à la radicalisation des pratiques quotidiennes de contestation. L’action de l’artiste-éducateur repose sur l’idée que le travail à petite échelle de sape des fondements de la domination par tout un chacun est plus efficace qu’un séisme politique qui bouleverserait tout, mais dont on ne saurait à terme quoi faire. Vision pragmatique de la question, l’œuvre repose sur une esthétique relationnelle où le lien crée entre l’artiste et les visiteurs, et les visiteurs entre eux constituent le fond véritable de l’œuvre.

La théorie

Hors Pistes interroge également les fondements théoriques à l’origine de la formulation d’une contestation ambitieuse.
Au Forum -1, la Bibliothèque Participative et Citoyenne et les « Anarchives de la révolte » sont dédiés à l’échange de textes théoriques qui ont marqué les visiteurs et leurs ont donné « envie de se révolter ».

Détail d'une partie du dispositif des "Anarchives de la Révolte" au Forum -1 du Centre Pompidou dans le cadre du festival Hors Pistes, mai 2016 ©Delphine Lopez

Détail d’une partie du dispositif des « Anarchives de la Révolte » au Forum -1 du Centre Pompidou ©Delphine Lopez

 

La Bibliothèque Participative et Citoyenne fonctionne sur le principe de dons et d’échange : chacun est libre d’apporter un écrit qui a marqué sa conscience politique et de repartir avec un nouvel ouvrage qui viendra en retour enrichir sa réflexion personnelle.

Les « Anarchives de la révolte » quant à elles sont l’occasion de créer une nouvelle base de données pour la réflexion en partageant avec le reste des visiteurs un article, une vidéo, ou le passage d’un livre que l’on peut annoter et éditer, constituant ainsi un espace virtuel et libre d’échange d’idée.

La Bibliothèque Participative et Citoyenne installée au Forum -1 du Centre Pompidou dans le cadre du festival Hors Pistes, Mai 2016

La Bibliothèque Participative et Citoyenne installée au Forum -1 du Centre Pompidou

Mercredi 4 mai

Mercredi 4 mai, le Centre Pompidou organise une après-midi exceptionnelle de conférences autour des lignes de fractures de la société contemporaine et de la « place que peut occuper l’écriture, l’art et la pensée dans la pratique politique ». A travers l’intervention d’intellectuels, artistes et écrivains, le but de cette après-midi est de proposer « quelque chose qui pourra valoir comme des états généraux de la politique contemporaine ».

14h-15h45
Pourvoir/Critique/Souveraineté/Guerre/Colonial/Résistance

Avec Achille Mbembe et Didier Eribon
Rencontre animée par Alexis Pierçon-Gnezda
Suivie d’une projection de Sylvie Blocher Alamo, 2014, « 4 versions différentes de la bataille d’Alamo qui a fondé le mythe national Américain », 16 min

16h-17h15
Fuite/Migration/Camps/Police/Calais/Engagement/Asile
Avec Catherine Corsini (L’appel de Calais) et Dénètem Touam Bona
Rencontre et projection de films sur Calais animées par Annalisa Romani

17h30-18h45
Classes/Domination/Représentation/Violence/Écriture
Avec Céline Sciamma et Edouard Louis
Rencontre animée par Anne Laffeter (Les Inrocks)

19h-20h30
Guerre/Terrorisme/Wikileaks/Whistleblowing/Etat/Démocratie
Avec Julian Assange et Geoffroy de Lagasnerie
Rencontre animée par Jean-Marie Durand (Les Inrocks)

Entrée libre dans la limite des places disponibles

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