Ajustement rétinien et isolement collectif: Lola Gonzàlez au Crédac

,

Au départ, on est un peu perdu, comme lorsque l’on part en vacances avec une bande d’amis dont ne connaît que quelques uns. Le groupe existe, est soudé par des logiques dont certaines nous échappent. L’exposition de Lola Gonzalez « Rappelle-toi de la couleur des fraises » au Centre d’Art contemporain d’Ivry – Le Crédac, jusqu’au 2 avril nous fait vivre une expérience de ce goût-là. L’artiste y présente des œuvres de ses proches ainsi que trois de ses vidéos qui révèlent un travail plastique d’images en prise directe avec le réel.  Mais, les œuvres de Lola Gonzàlez ont aussi ce léger décalage dans l’intrigue par lequel s’immisce l’intuition teintée d’angoisse du drame à venir- Par Delphine Lopez

Installation au Crédac des œuvres d'Accolade Accolade (Jeanne Pineau et Paul Mignard), Les yeux de la lune et les oeufs de Saturne, 2016- pigments, liant acrylique et paillettes sur tissu fleuri. Courtesy des artistes. Nicolas Rabant, La Baie de Guissény, 2015-2016, teinture sur rideaux. Courtesy des artistes. Delphine Lopez

Installation au Crédac des œuvres d’Accolade Accolade (Jeanne Pineau et Paul Mignard), Les yeux de la lune et les oeufs de Saturne, 2016- pigments, liant acrylique et paillettes sur tissu fleuri et de
Nicolas Rabant, La Baie de Guissény, 2015-2016, teinture sur rideaux. Courtesy des artistes

Faire connaissance avec le groupe

Dans la première salle de l’exposition, Lola Gonzàlez a rassemblé des œuvres de ses amis, de sa famille ; une communauté dont certains visages vont bientôt nous devenir familiers.
On découvre les univers de chacun, sans précipitation, comme lorsque l’on fait connaissance avec quelqu’un pour la première fois. On rencontre Telma et Roberto, sœur et père de l’artiste qui nous les présente dans un portrait photo de famille. Le ton est donné, la conversation avec les œuvres est intime et amicale. D’ailleurs, on ne tarde pas à se plonger dans les paysages doux et oniriques du duo Accolade Accolade. Un nom pareil ne s’invente pas. Les yeux de la lune et les oeufs de Saturne (2016) et Point de silence (2016), sont des peintures sur tissu, rehaussées à certains endroits de paillettes. Elles foisonnent de détails qu’il faut prendre le temps de contempler pour rêver.
Prendre le temps, c’est aussi ce que suggèrent les photographies de lichen de Pascale Gadon-Gonzàlez sur le mur d’en face. Le végétal est dit « symbiotique », il n’apparaît que lorsque l’osmose entre deux environnements est parfaite. Comme un lien d’amitié en somme.

Il faut dire que chez Lola Gonzàlez, le groupe est toujours abordé comme un seul et même organisme. Certes, plusieurs corps peuplent l’espace – celui de l’exposition comme celui des vidéos- mais tous évoluent de manière synchrone, selon un tempo identique.

Un ajustement rétinien nécessaire

Au contact de cet environnement collectif, une transition s’opère peu à peu. Les effets de la clarté singulière créée par le voilage pastel de Nicolas Rabant semblent se faire sentir. La lumière qui le traverse est douceâtre. Elle pèse sur la rétine. Nous y sommes, Here We Are (2017).

Lola Gonzàlez, Here We Are, 2017- vidéo HD 17 min. Courtesy de l'artiste. Le Crédac 2017. Delphine Lopez

Lola Gonzàlez, Here We Are, 2017- vidéo HD 17 min. Courtesy de l’artiste

La vidéo est le point de doute irréconciliable vers lequel Lola Gonzàlez nous a tranquillement conduit. Nous qui n’avions qu’une hâte, que ce groupe bienveillant nous intègre, sommes perplexes devant cet organisme autotélique à mille visages. Désormais, nous ne verrons littéralement plus le groupe qu’en négatif. Lui nous ignore, il n’a d’yeux que pour lui-même. Il vit en vase clos, fume et se regarde fumer, compose et se regarde danser.

L’intention derrière l’action

Car ce qui se joue au cœur du travail de Lola Gonzàlez,  c’est le nœud de l’action, la mise en place d’un scénario collectif, ou plutôt d’un plan collectif qui se déroule sous nos yeux. Les scènes où le groupe se rassemble, souvent autour de repas dont les aliments ont la beauté surprenante d’une nature morte, évoquent les expérimentations sociologiques de la fin des années 1960. Sous la coupe d’un sociologue, des groupes d’individus choisissaient alors de se retirer du monde pour un temps en quête d’une expérience de vie utopique. S’éloigner du monde pour constituer un groupe qui partage un même destin. S’éloigner du monde pour se préparer à passer à l’action, y compris la plus sombre, voilà ce qui se trame dans les œuvres de Lola Gonzàlez.

Lola Gonzàlez, Veridis Quo,2016- vidéo HD, stéréo 15 min. Courtesy de l’artiste. le Crédac 2017. Delphine Lopez

Lola Gonzàlez, Veridis Quo, 2016- vidéo HD, stéréo 15 min. Courtesy de l’artiste

Pourtant, l’artiste s’évertue toujours à occulter avec une précision minutieuse le pourquoi de la chose. L’action se développe souvent sur un mode ascensionnel comme dans Veridis Quo (2016). On retrouve un groupe de jeunes gens dont on a rencontré certains dans « Rappelle-toi de la couleur des fraises ». Tous semblent se préparer à un affrontement dans lequel la visibilité leur ferait défaut: exercices de tirs à l’arme à feu les yeux bandés, déplacements et repérages les yeux fermés, gestes mécaniques répétés en silence avec une obstination fascinante. Puis le lendemain, vient le moment tant attendu, tous sont prêts, mais pourquoi ?
En excluant systématiquement de ses œuvres la vertu explicative du dénouement, Lola Gonzàlez interroge les rouages de la volonté et de l’engagement et nous pousse à l’effort d’imagination pour combler une vision finale qui nous échappe.

Une musicalité visuelle

Alors, puisque notre vision directe nous fait défaut, le fil conducteur se fera sonore. Dans « Rappelle-toi de la couleur des fraises » (2017), la partition composée par Alexandre Bourit se déploie comme l’écho d’un souvenir auquel on tente de se raccrocher dans l’obscurité. La composition est de ces airs qu’une génération se répète en boucle pour s’étourdir. Tantôt touches océanes en suspend, tantôt boîte à ritournelle, les tons sont des couleurs qui complètent la palette d’une image à la chromie avortée.  Le jeune couple échoué sur la plage et recueilli par trois hommes dans une maison en bord de mer va bientôt en faire l’expérience. Peu à peu, leur vue change. Est-ce la traversée ? Est-ce le contact avec la maison ? Quoiqu’il en soi, leur point de vue sur le monde bascule : la vision en négatif dont ils sont atteints blanchit la couleur des fraises et annule la profondeur de la ligne d’horizon.

Lola Gonzàlez, « Rappelle-toi de la couleur des fraises », 2017- vidéo HD, stéréo, 17 min. Courtesy de l’artiste. Crédac 2017

Lola Gonzàlez, « Rappelle-toi de la couleur des fraises », 2017- vidéo HD, stéréo, 17 min. Courtesy de l’artiste

Impossible de regarder le travail de Lola Gonzàlez sans faire le lien avec les images d’un autre registre : corps échoués sur la plage, les sentinelles armées en bord de côte, la ligne d’horizon comme limite entre deux entités qui se toisent. Si le propos de l’artiste n’est pas véhément, il reste ouvertement engagé, en prise directe avec un réel grave et sujet à caution.
Les lieux mis en scène par l’artiste semblent être des localisations physiques d’une utopie aux contours flous, celle d’une expérience d’autogestion politique comme tentative de réinjecter du sens dans un réel chaotique. Autant dire qu’en ce début 2017, les œuvres de Lola Gonzàlez résonnent d’un écho sombre et fascinant.

Lola Gonzàlez, « Rappelle-toi de la couleur des fraises », au Centre d’Art contemporain d’Ivry – Le Crédac, jusqu’au 2 avril 2017. Entrée libre

Partager
Facebooktwitter

Suivez-nous
Facebooktwitterinstagram

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Further Projects