À la Surface d’une Image: Pieter Hugo, le portrait politique

Pour accompagner la semaine de la photographie du 10 au 13 novembre 2016, j’ai décidé d’interroger ma compréhension du médium photographique. Vaste programme. Errant dans les allées de Paris Photo et autres FotoFever, j’ai finalement eu une idée pour mon enquête. Pourquoi ne pas, à la manière de Roland Barthes dans son ouvrage La Chambre Claire, partir des photographies qui auront attiré mon attention, les étudier sans connaître a priori leur contexte et voir finalement à quoi réagit l’œil. Chaque jour pendant Paris Photo, j’ai sélectionné une œuvre vue dans les allées de la foire qui, pour une raison parfois peu évidente a produit sur moi une certaine impression. Pour notre premier rendez-vous photographique, c’est sur le stand de la Galerie Stevenson juste à l’entrée que mon regard s’est arrêté – Par Delphine Lopez

 

L’un des premiers stands que l’on rencontre en arrivant à Paris Photo, c’est celui de la galerie Stevenson implantée à Johannesburg et Cape Town. Là, sur les cimaises blanches d’un parfait white cube, le regard perçant d’un jeune garçon noir nous lance un défi.
Lorsque je découvre cette photographie, cela fait déjà deux jours que je parcours Grand Palais, Carreau du Temple et autre Carrousel du Louvre. J’ai vu de belles choses, de très belles œuvres, mais à ce moment-là précis, cette image en particulier me saisit à la gorge.

Voir trop pour voir mieux

Il est commun dans le monde de l’art de penser qu’à voir trop d’œuvres d’un coup, on finit par ne plus rien voir du tout. Mais si c’était l’inverse ? Si le plongeon dans le grand bain de l’art et la rencontre constamment réitérée avec des formes esthétiques nouvelles ouvraient, comme à l’usure, notre sensibilité à un mode de perception autre que celui de l’analyse rationnelle ? Si l’expérience répétée de l’art, même lorsqu’elle est avant tout faite sur un mode passif comme c’est le cas dans le contexte d’une foire, si cette expérience récurrente créait une voie d’accès à l’œuvre; ou plutôt, un moyen de laisser l’œuvre advenir à nous, de la laisser se saisir de nous plutôt qu’on ne se saisisse d’elle ?

Pieter Hugo, Portrait #1, Rwanda, 2014- c-print. Courtesy Stevenson Gallery Paris Photo, 2016

Pieter Hugo, Portrait #1, Rwanda, 2014- c-print. Courtesy Stevenson Gallery Paris Photo, 2016

Machination à regard

En contemplant la photographie de ce jeune garçon noir allongé sur une herbe verdoyante, je m’interroge. Il nous regarde droit dans les yeux. Son visage est fermé, figé presque, mais le regard de défi est bien là qui tranche vivement avec la mise en ordre si carrée de la photographie. D’ailleurs quelque chose dans la composition vient rapidement taquiner l’œil. Ce portrait dont l’organisation minimaliste suggère a priori une lecture transparente du sujet est en réalité une machination à conduire le regard.

L’enfant est au centre de la composition. Son corps dessine une ligne verticale qui rompt avec l’orientation horizontale de la photo lui donnant ainsi un rythme dual. L’angle de la prise de vue est lui-aussi remarquable : l’objectif de Pieter Hugo plonge comme à pic au-dessus de l’enfant. L’usage probable d’un objectif grand angle achève de créer un effet de planéité déconcertant, comme si l’enfant était scotché à un mur plutôt qu’allongé sur le sol. Le parallélisme est flagrant entre l’impression que l’enfant est scotché au mur et l’accrochage de la photographie sur les cloisons du stand de la galerie Stevenson.
Pieter Hugo réalise ici une mise en abyme dérangeante qui nous transforme en voyeur amoral qui contemple l’image (la photographie réalisée par l’artiste) d’une image (celle médiatique, quasi universelle et trop souvent problématique de l’enfant en zone de conflit).

Faire sans le pathos

Il y a cette posture aussi. L’évocation sans détour d’une image de la guerre moderne, celle des corps morts ou blessé rassemblés et rangés selon les besoins d’une logique médico-légale. La tombe béante à la terre luxuriante attend patiemment dans un coin de l’image, les fleurs ont  été déposées déjà.

Mais lui qui nous semble si loin à travers l’œil mécanique qui nous le donne à voir- la photographie comme petite mort- entretient pourtant avec celui qui regarde une intense proximité. Une force de vie somptueuse se dégage au contraire de l’image. Elle vient d’une part de cette nature qui s’affirme malgré tout comme un décor bienveillant dont les couleurs saturées incarnent un excès de vie.
Et puis elle vient de lui cette force, de cet enfant, vêtu comme un grand comme au garde à vous de l’existence. Il parait bien petit dans son gigantesque manteau qui déforme sa silhouette. Il nous regarde. Nous lui avons fait endosser trop tôt le costume de l’adulte. Nous, que tout prend à témoin dans cette photographie, nous nous jugeons-nous même coupable à travers son regard. L’expression ne semble pourtant pas tant accusatrice que de défi- l’insolence univoque de l’enfance.

Peau noire

Sa peau noire est devenue grise, un manque de soin que de soins que l’on imagine. Mon regard ne peut se détacher des traces séchées sur son visage. Dans mon esprit, ce sont elles qui font osciller le cliché entre l’image d’une innocence enfantine et bétiseuse que l’on viendrait de mettre au coin et l’horreur d’une enfance proprement bafouée par les aléas de la guerre et de la pauvreté. le punctum de la photographie dirait Roland Barthes, ce point de détail qui fait basculer la photographie de l’image à l’art.

Avec Portrait #1 Rwanda, 2015, Pieter Hugo prend le parti de vider le cliché de tout son potentiel pathétique pour ne garder que l’énergie rugissante et rebelle de l’enfant. Le photographe livre ainsi un portrait en filigrane de l’instabilité essentielle de l’existence en zone de conflit politique.

Pieter Hugo est né en 1976 à Johannesburg, il vit et travaille à Cape Town. Ses œuvres sont représentées par la galerie Stevenson, Cape Town, Johannesburg.

Roland Barthes (1915-1980) est un critique littéraire et sémiologue français qui s’est notamment intéressé à l’ontologie de la photographie dans son ouvrage La Chambre Claire- Notes sur la photographie publié en 1980

 

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