D’une Foire à l’Autre- Jour 3: Est-il bien raisonnable de visiter les foires quand on aime (vraiment) l’art?

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Voilà maintenant plusieurs jours que mes journées sont rythmées par la visite des multiples foires d’art contemporain qui ont lieu cette semaine à Paris. FIAC, YIA, Asia Now, Variation, Paris Internationale… Il y a en a de toutes les provenances, pour toutes les bourses… et surtout pour tous les goûts. Vous connaissez l’adage, « les goûts et les couleurs… ». Pas question d’entrer ici dans un débat kantien sur l’universalité du beau, mais tout de même. À force de voir se côtoyer créations d’une laideur absolue et chefs d’œuvres d’artistes reconnus- comme de jeunes talents d’ailleurs- et finalement de ne plus rien voir du tout, l’œil fatigué par tant de formes contradictoires, j’en viens à me demander s’il est bien sage de visiter les foires quand on aime vraiment l’art.

 

John Trashkowsky, Bureaucrazy, 2014. Courtesy: New Square Gallery, Lille. Photo : ©Delphine Lopez

John Trashkowsky, Bureaucrazy, 2014. Courtesy: New Square Gallery, Lille. Photo : ©Delphine Lopez

NON : Fermez les yeux, vous risquez la brûlure rétinienne

Bien sûr, chaque foire a ses spécificités et son organisation propre. Certaines comme Asia Now répondent plutôt à une logique de curation alors que d’autres s’inscriront plutôt dans une logique de présentation.
Pourtant, il y a un bien un principe fondamental que toutes partagent : celui de la logique du comptoir. Car l’enjeu principal d’une foire ne l’oublions pas, c’est de vendre. Et pour s’attirer le plus d’acheteurs potentiels, il faut pouvoir s’adresser au plus large spectre de goûts possible. De là vient cette impression très surprenante à chaque fois que l’on passe les portes d’une foire d’entrer dans un souk géant, certes très policé et blanc, mais non moins hiératique; à tel point qu’à moins d’une concentration de tous les instants, vous ne verrez plus rien passée la première allée… Et encore.

À lire: Asia Now, la foire d’art contemporain asiatique

OUI : Ouvrez les yeux, vous trouverez des chefs d’œuvres

Si l’on s’y prend bien néanmoins, il n’est pas rare de tomber sur de superbes pièces d’artistes. La visite d’une foire gagne beaucoup à être appréhendée comme un exercice de l’œil- plus sélectif qu’exhaustif. Inutile de vous arrêter sur les stands qui n’attirent pas votre regard, même s’il s’agit d’une des plus grandes galeries du moment.
Car, l’art contemporain pâtit considérablement de ce que l’on pourrait appeler « la politique du nom » qui consiste à valider l’intégralité des propositions d’un artiste ou d’une galerie en prenant pour seule garantie son étiquette et en sacrifiant ainsi la dimension prospective à la réputation établie. Or, la foire d’art a justement cette particularité d’offrir la possibilité d’exercer son œil aux formes qui font sens pour nous et sans auto-censure. Privé de tout contexte et parfois même de cartels, il est assez satisfaisant de laisser l’œuvre parler d’elle-même à notre sensibilité sans la médiation d’un discours établi.

À lire: Le top 5 des oeuvres les plus kitsch de la FIAC 2016

OUI : Vous trouverez aussi des gens passionnés pour vous parler

Un des intérêts fondamentaux de la manifestation que l’on tend souvent à oublier, c’est que les galeristes sont très souvent présents sur leur stand. Une occasion en or pour les curieux comme pour les collectionneurs en devenir d’échanger avec ces hommes et ces femmes dont le fond de commerce repose sans doute possible sur une véritable passion pour l’art.
L’opportunité d’échanger de façon informelle avec un galeriste est appréciable pour qui souhaite investir dans une œuvre d’art. Car les premiers achats ne sont pas toujours simples. De nombreux facteurs entrent en compte, du goût au budget en passant par la finalité. Souvent, c’est le rapport de confiance mutuelle entre le galeriste et le collectionneur qui détermine l’achat.

NON : si vous n’êtes pas encore au courant de l’existence des 1%

Janvier 2016, les conclusions du rapport de l’ONG Oxfam sont sans appel : désormais le 1% le plus riche de la population mondiale concentre autant de richesse que le reste des 99% de la population. Soit 62 individus possèdent autant de patrimoine que les 3,5 milliards d’individus les plus pauvres. Le rapport met en évidence l’inégalité cinglante de la répartition des richesses. Sans surprise, le monde de l’art n’y échappe pas et le public de la FIAC est bien là pour nous le rappeler.

Michelange Pistoletto, Two Less One Colour, 2014. Courtesy: Galleria Continua. Photo : ©Delphine Lopez

Michelangelo Pistoletto, Two Less One Colour, 2014. Courtesy: Galleria Continua. Photo : ©Delphine Lopez

Sur les quelques cinq heures que j’ai passées au cœur du Grand Palais et du Petit Palais, je ne crois pas avoir croisé une personne noire autre mon reflet dans les miroirs brisés de Michelangelo Pistolleto, quelques personnes d’origine arabe y compris les galeristes Kamel Mennour et Medhi Chouakri, presque pas d’asiatiques, peut-être parqués à Asia Now. Les galeries Mendes Wood DM (Brésil) ou encore Casas Reigner (Colombie) font partie du quintet pour représenter une partie de la création contemporaine d’Amérique du Sud. Aucune galerie africaine. Par contre, ce qui doit, forcément, être une performance artistique autour du clone (les costumes bleus en particulier sont très à la mode chez les galeristes de moins de 40 ans).

OUI et NON : si vous avez des velléités d’esthète

Les foires d’art sont donc une facette très particulière du monde de l’art. Univers fascinant de spectacle et de paraître, il ne fait pas nécessairement bon laisser traîner ses oreilles aux commentaires ambiants, d’ailleurs souvent très abstraits pour le commun des comptes en banque.
À l’image du marché auquel elles appartiennent, les foires ne sont pas non plus à la pointe de la création contemporaine. Elles accusent au contraire toujours un certain retard nécessaire à la stabilisation des prix. Pour preuve et sauf erreur de ma part, seule la Galleria Continua présentait au jour de la visite de presse une œuvre de Kader Attia, le lauréat du Prix Marcel Duchamp 2016 pour la création contemporaine française annoncé le 18 octobre dernier.

Sans se laisser éblouir par le faste de l’événement, on aurait tort cependant de se complaire dans la naïveté : les galeries et le marché qu’elles génèrent sont un moteur essentiel au développement du monde de l’art. L’histoire de l’art a déjà mis en lumière le rôle de grands collectionneurs dans le développement de carrières d’artiste, et ce rôle existe encore aujourd’hui. La création artistique est une activité qui coûte cher. Or, dans une économie où les subventions publiques à la culture diminuent comme peau de chagrin, le soutien et la représentation qu’offrent les galeries peuvent s’avérer décisifs dans la carrière d’un artiste.

Alors, ira ou n’ira pas?

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